
« D’un côté la forêt, vaste et florissante, de l’autre un jardin, strict et raffiné. Au milieu, une haie épaisse sépare les deux univers. Chacun de leur côté, Petit et Grand vivent sans se connaître. On ne peut pas imaginer deux êtres plus différents. Petit est petit, sauvage, et vit seul dans le tronc d’un arbre en pleine nature. Grand est grand, et lui aussi vit seul, mais dans une belle maison toute propre, entourée d’un magnifique jardin où tout est taillé au millimètre près. Un soir de tempête, le toit de la maison de Grand s’envole et celui-ci n’a plus d’autre choix que de traverser la haie pour le retrouver. C’est le début d’une rencontre inattendue. »
Voici le point de départ de mon second livre édité aux éditions Esperluète avec, comme pour TÔA MOÄ, le texte de Stéphane Ebner
Pour la suite « entre méfiance et incompréhension, le mélange des deux mondes n’est pas une évidence. Au fil des saisons, Grand et Petit se jaugent, se toisent, se confrontent pour mieux se découvrir. L’attachement prend malgré tout vite le dessus. Tandis que Petit se laisse joyeusement apprivoiser, Grand s’ensauvage doucement.


Stéphane Ebner aborde un sujet bien peu traité : comment retrouver un équilibre lorsqu’un petit être vient chambouler notre univers ? Et comment l’enfant peut-il se conformer aux règles qui lui sont inconnues ? Sur le chemin de la parentalité, chacun avance à tâtons et tente de trouver sa place auprès de l’autre.
Nicolas Mayné lui répond tout en couleurs et motifs. Foisonnante de détails, la mise en images explore la double page pour créer les deux univers qui, bien séparés au départ, finissent par s’interpénétrer. Les références visuelles sont légion : Piet Mondrian, Jacques Tati, l’Art and Craft… sont convoqués pour créer l’univers de Grand. Côté Petit, c’est la luxuriance de la nature qui fait merveille.
C’est avec beaucoup de bienveillance et d’humour que les deux amis artistes explorent la construction des liens entre petits et grands. Une histoire rythmée aux allures d’aventure sur la découverte de l’autre, le vivre ensemble et la tolérance qui nous donne envie de retrouver l’enfant qui sommeille en nous. »





Regard croisé entre Stéphane Ebner et Nicolas Mayné
Stéphane Ebner: l’envie m’était venue, suite à la naissance de mon fils et à mes lectures éthologiques, de raconter l’histoire d’un enfant et d’un grand s’apprivoisant l’un l’autre… J’ai donc commencé à écrire, mais la façon dont les phrases me venaient était pour moi tout à fait nouvelle : cela commençait par un rythme, des assonances, puis le sens émergeait dans un second temps. Le texte obtenu était plus long, plus unifié et plus narratif que tout ce que j’avais écrit jusque-là.
Cet investissement plus intense dans l’écriture a coïncidé chez moi avec un abandon progressif mais durable de l’illustration. Je me suis alors tourné vers Nicolas pour lui proposer de s’emparer de mon histoire et d’en faire un livre à deux.
Nicolas Mayné: L’histoire me plaisait donc j’ai accepté, mais j’ai mis du temps à m’y mettre. J’avais encore beaucoup trop les images que Stéphane avait déjà faites en tête, et je ne savais pas comment aborder le projet. Et puis un jour j’ai eu une sorte d’intuition graphique, j’ai commencé à faire Grand (en collage, l’imaginant comme un genre de pantin), et pour Petit je me suis inspiré de l’enfant sauvage de Truffaut. De là, et de façon assez fluide, tout l’univers graphique s’est mis en place.
S.E: Et la dynamique de travail qui était déjà la nôtre lors de la réalisation de TÔA MOÄ s’est remise en marche… L’histoire s’affinait, s’étoffait dans le va et vient de nos contributions respectives. Le monde, les personnages, des péripéties nouvelles émergeaient par petites touches et ma manière d’écrire a encore changé. Pour mener le récit à son plein développement en l’articulant avec les images de Nicolas, je devais veiller à tenir ensemble les deux faces du texte, narrative et poétique, en reprenant cent fois à voix haute chaque mot, chaque phrase, pour m’assurer qu’elles fonctionnent ensemble.

N.M: De mon côté, au niveau des images, j’avais envie de mettre l’accent sur les notions d’espaces (espace du livre, décors, mise en page des cases). J’aimais l’idée par exemple que la haie prenne place dans le pli de la double page, ayant côté droit le monde de Grand, et côté gauche celui de Petit. Dans ce dernier j’ai fait ce que je savais faire, une nature luxuriante avec plein de plantes (je voulais créer un espace où on voudrait se balader). Le monde de Grand a été un peu plus difficile à mettre en place car plus minimaliste. Il fallait qu’il soit à la fois très rigide, très ordonné, et en même temps tout à fait absurde (un peu comme la cité des immortels de Borges). J’y ai donc insufflé des illogismes, des bizarreries au niveau de la perspective, du jeu des lumières,… pour que ce soit à la fois un lieu rationnel et irrationnel.

S.E: Quant à la relation entre Grand et Petit, je voulais que leur rapprochement soit progressif et préserve une tension, présente dans l’alternance entre les moments de joie partagée et les disputes, les quiproquos, les bouderies. Grand partage avec Petit son goût pour les mûres et la gourmandise, tandis que celui-ci détourne les objets personnels de Grand, provoquant ainsi des tentatives paniques pour restaurer l’ordre…
Les deux pôles iront crescendo jusqu’à un moment qui marquera l’entrée de leur relation dans un « rythme de croisière », fondé pour partie sur un malentendu. Ce n’est pas un retour à un nouvel état statique, mais le début d’une vie à deux riche en transformations et péripéties diverses.
N.M: Et comme l’histoire parle de métamorphoses (celle de Petit qui devient un peu moins sauvage, mais surtout celle de Grand qui devient beaucoup moins rigide), je voulais qu’on ressente ces métamorphoses dans les espaces et le cours du livre. J’ai donc joué sur les couleurs, les textures, les ambiances pour qu’au fur et à mesure les deux mondes se mélangent un peu. Il y avait aussi tout un jeu qui m’amusait sur les topiaires (plantes taillées et sculptées), qui de simple formes géométriques devenaient des sortes de sculptures tout à fait étranges et farfelues. Montrant que si Grand devient un peu plus fou, il ne renie pas pour autant tout à fait sa vraie nature.
Grand et Petit, ou la vie à deux à bénéficié d’une bourse de soutient à la création de la Fédération Wallonie-Bruxelles.

